Récit d'un premier voyage au Japon par David

3 semaines au Japon : ce que ce premier voyage a déplacé

Un récit de voyages au Japon avec David Rosemberg

© David Rosemberg • Temple Kyoto

Longtemps, j’ai trouvé mille raisons de repousser le Japon : la langue, la distance, l’appréhension d’un pays réputé trop codifié pour s’y sentir à l’aise. Il aura suffi d’y poser le pied, trois semaines de la mi-avril à début mai, pour comprendre l’erreur, sans que le pays devienne pour autant plus simple. Récit d’un premier voyage, d’Osaka à Tokyo, et de ce qu’il a changé dans ma manière de regarder, de photographier et d’occuper les lieux.

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Osaka, la ville qui pardonne

Il y a une règle non écrite chez ceux qui connaissent déjà le Japon : on commence toujours par Osaka. Pas Tokyo, trop vertigineuse pour un premier soir. Pas Kyoto, trop chargée de sens pour qu’on l’aborde sans préparation. Osaka d’abord, parce qu’Osaka pardonne tout et nourrit généreusement.

Le premier soir à Dotonbori reste gravé : les enseignes qui débordent sur le canal, ces effluves de takoyaki et de bouillon de ramen qui se mêlent dans l’air encore chaud, l’un des spectacles de rue les plus électriques d’Asie. On mange debout, on mange partout, et personne ne vous regarde de travers parce que vous ne savez pas comment vous y prendre. La ville a cette générosité un peu bravache qui met d’emblée à l’aise, et pour un premier soir au Japon, c’est exactement ce qu’il faut.

Le premier choc, avant même la nourriture, est urbain. Osaka jette d’emblée le voyageur dans le Japon commercial, celui des façades saturées d’écrans et d’enseignes, une débauche verticale qui fascine autant qu’elle peut intimider ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette frénésie de consommation. Et puis, à deux rues de là, le décor change sans transition : des tours de verre côtoient de petites maisons de ville basses, ramassées, codifiées selon une logique qui nous échappe encore, comme si deux échelles de vie s’étaient superposées sans chercher à s’accorder. Les vélos sont partout, glissant entre les passants sans un bruit, garés par centaines devant les gares. Et dès la mi-avril, le soleil tape déjà fort : on découvre alors à quel point les Japonais s’en protègent, ombrelles ouvertes en pleine ville, manchettes claires, visières et gants, toute une gestuelle de la mise à l’abri qui déroute quand on vient d’un pays où l’on court au contraire vers la lumière.

Osaka a la réputation d’être la plus chaleureuse des grandes villes japonaises, la plus prompte à la blague et à la conversation, et elle l’a confirmée à chaque coin de rue. On y entre dans un comptoir de sept places sans que personne s’en formalise, la patronne cuisine à un mètre de vous et vous glisse un mot même sans langue commune, un voisin de tabouret vous montre comment tremper la brochette dans la sauce. C’est la ville idéale pour un premier contact, celle qui donne du Japon l’image la plus accueillante avant que le voyage n’en révèle, ailleurs, des replis plus complexes. Pour qui arrive sans repères et veut se faire décoder les comptoirs de Dotonbori et de Shinsekai, une soirée guidée règle la question du quoi commander et où.

Car le Japon ne se donne pas partout de la même façon, et c’est aussi cela qu’un premier voyage apprend : que la chaleur d’Osaka n’est pas la règle universelle, seulement une porte d’entrée particulièrement douce.

© David Rosemberg
© David Rosemberg

Universal Studios, le Japon vu depuis une file d'attente

J’avais prévu Universal Studios dès le départ, contrairement à ce qu’on imagine parfois d’un premier voyage au Japon tout entier tourné vers les temples. Et c’est là, dans un lieu que rien ne prédestinait à ça, que j’ai compris deux ou trois choses que les sanctuaires ne m’auraient pas apprises.

Le parc était bondé ce jour-là, d’une densité humaine sans équivalent chez nous. Les premières minutes ont été franchement angoissantes : cette masse compacte, cette impossibilité de reculer, ce sentiment d’être pris dans un flux qu’on ne contrôle plus. Chez nous, cette configuration produit de la tension presque immédiatement.

Des soupirs, des coudes, des voix qui montent, quelqu’un qui finit par s’énerver parce qu’il attend depuis trop longtemps. Ici, rien de tout cela. Les files avancent en silence. Les gens patientent, consultent leur téléphone, discutent à voix basse, et quand la foule progresse, elle progresse ensemble, sans à-coups. Personne ne pousse. Personne ne double. L’angoisse s’est dissipée en une demi-heure, remplacée par une forme de sidération tranquille : le respect de l’espace collectif n’est pas ici une règle qu’on impose de l’extérieur, c’est une disposition partagée par tout le monde en même temps, à laquelle on finit par se couler soi aussi.

© David Rosemberg

Et puis il y a le parc lui-même, qui est l’un des plus incroyables que j’aie parcourus en termes de scénarisation. Super Nintendo World, la zone dédiée à l’univers de Mario, est une réussite d’une intelligence rare. Tout y repose sur la gamification : moyennant un bracelet connecté acheté à l’entrée de la zone, on joue littéralement avec les décors grandeur nature, on frappe des blocs, on collecte des pièces, on déclenche des énigmes disséminées dans un monde reconstitué à taille humaine avec une minutie stupéfiante. Ce n’est plus un décor qu’on traverse, c’est un jeu qu’on habite, et l’effet est sans équivalent. Un mot pratique : l’accès à la zone dépend d’un créneau horaire à réserver le jour même, et le pass à la journée se prend en ligne bien en amont.

C’est ce qui fait que le parc vaut le détour même sans faire les attractions majeures. Car soyons honnête, je n’ai pas fait les manèges à deux ou trois heures de queue : y sacrifier une demi-journée pour trois minutes de sensations, très peu pour moi. Mais le temps passe vite malgré tout. On se laisse porter par l’ambiance, par ces décors dont on ne cesse de percer les détails, et surtout par les sourires autour de soi, ces visages d’enfants comme d’adultes qui s’émerveillent sans retenue. C’est peut-être ça, au fond, la vraie leçon du lieu : voir un pays réputé pour sa réserve se laisser aller, collectivement, à une joie simple et totale.

Où dormir pour ce premier voyage au Japon ?

  • Ryokan Yoshiike, Hakone. Bains onsen alimentés à la source et jardin remarquable, à quelques minutes de Hakone-Yumoto. À réserver sur Booking

  • Six Senses Kyoto. Au coeur de Higashiyama, face au temple Myoho-in, l’une des adresses les plus attendues de la ville pour conjuguer confort contemporain et esprit japonais. Une maison que je n’ai pas testée moi-même, mais qui méritait de figurer dans ce carnet. À réserver sur Booking

Kyoto, l'art de ralentir

Kyoto ne se livre pas tout de suite. Après l’énergie franche d’Osaka, on arrive et on cherche le rythme de la ville sans le trouver. Elle impose son silence avant d’accepter de montrer quoi que ce soit, et il faut un jour ou deux pour cesser de lui résister, pour comprendre qu’ici on ne coche pas des visites, on se laisse ralentir.
Kyoto se visite tôt le matin, avant que les cars ne déchargent leur flot sur les allées de Fushimi Inari ou les ruelles de Gion. À sept heures dans le quartier de Higashiyama, les pavés encore humides de rosée, les maisons de geisha aux volets mi-clos, on comprend ce que le Japon a préservé que tant d’autres ont laissé s’effacer.

© David Rosemberg • Temple Kyoto
© David Rosemberg

Il y a un détail que je n’attendais pas et qui en dit long. Kyoto vit sur son passé de capitale impériale, sur son imaginaire de samouraïs et de cour ancienne, et cet imaginaire, les visiteurs viennent aujourd’hui l’endosser au sens propre. Dans les rues de Higashiyama ou aux abords des temples, on croise des dizaines de personnes qui ont loué pour quelques heures un kimono traditionnel, parfois une tenue complète de samouraï, certains allant jusqu’à porter une imitation de katana à la ceinture. Et le plus frappant, ce ne sont pas les Occidentaux. C’est la diversité totale : des Japonais, des visiteurs venus d’autres pays d’Asie, des Latino-Américains, des Américains, chacun cherchant à incarner le temps de quelques photos ce Japon rêvé, ce fantasme d’un pays de guerriers et d’estampes. Il y a là quelque chose d’un peu vertigineux, presque touchant : le patrimoine devenu costume, l’histoire réduite à une silhouette qu’on enfile puis qu’on rend au comptoir. On peut y voir un appauvrissement. J’y ai plutôt lu la preuve que le Japon reste un imaginaire universel, un des rares pays que le monde entier veut littéralement porter sur soi.

© David Rosemberg
© David Rosemberg

Kyoto est aussi le pays du matcha, et je l’ai compris dès la première bouchée. Toute proche, la région d’Uji figure parmi les berceaux historiques du thé vert japonais, et cette culture imprègne la ville entière. Ici, le matcha n’est pas un arôme timide posé sur une pâtisserie : il est franc, végétal, presque amer, d’une intensité qui surprend la première fois. On le retrouve partout, dans les pâtisseries traditionnelles, dans le thé battu au fouet de bambou d’une maison de thé, et surtout dans cette glace d’un vert profond qu’on déguste au sortir d’un temple et qui reste indissociable du souvenir que je garde de Kyoto. Une demi-journée à Uji, à une trentaine de minutes de train, permet de remonter à la source : mouture à la meule de pierre, dégustation comparée et Byodo-in au passage.

Il y a un concept japonais, le ma, qui désigne l’espace entre les choses, le vide qui donne du sens au plein. Kyoto en est l’illustration la plus évidente. Ce n’est pas tant ce qu’on voit qui marque, c’est ce qui est retenu, dérobé au regard pour mieux souligner l’essentiel. Une porte cadre un jardin et en cache les trois quarts. Un mur de bambou laisse deviner un toit sans jamais le montrer. La ville entière est construite sur ce qu’elle soustrait, et pour qui photographie, c’est un apprentissage : elle vous force à composer avec l’absence, à accepter que le hors-champ dise parfois plus que l’image.

Nara, la surprise

Depuis Kyoto, une excursion s’impose : Nara, à peine quarante-cinq minutes en train local sur la ligne JR, pour un billet qui ne dépasse pas huit euros. Pas besoin de Shinkansen ni de réservation, on monte dans un train de banlieue et on en redescend dans une autre époque.

Nara fut, entre 710 et 784, la toute première capitale permanente du Japon, avant que la cour impériale ne déménage à Kyoto. C’est de cette période que la ville tire son incroyable concentration de temples anciens. Le Todai-ji, avec son immense salle du Grand Bouddha, laisse une impression physique avant même d’être une expérience spirituelle : on entre, et l’échelle de la statue de bronze, près de quinze mètres de haut, écrase littéralement le visiteur.

C’est aussi à Nara, devant ce premier grand temple, que je découvre le goshuincho, ce carnet qu’on achète dans la boutique du sanctuaire et qu’on fait calligraphier à l’encre à chaque temple ou sanctuaire visité, contre une petite offrande de quelques centaines de yens. Un moine y appose en direct, au pinceau, le nom du lieu et la date, avec un tampon vermillon. On en ressort avec bien plus qu’un souvenir : un carnet de voyage calligraphié à la main, page après page, qui devient au fil du séjour le plus bel objet que j’aie rapporté du Japon.

Mais la vraie surprise de Nara, celle que je ne soupçonnais pas en arrivant, c’est la forêt primaire qui entoure le sanctuaire Kasuga Taisha. Une étendue boisée préservée depuis plus de mille ans, jamais coupée, où des cyprès et des cèdres séculaires montent à la verticale dans une lumière filtrée presque irréelle. On y marche en silence, sur des chemins de mousse, entouré d’arbres dont certains ont vu naître la ville elle-même. C’est un des rares endroits au Japon où la nature n’a pas été façonnée par la main de l’homme : elle a simplement été laissée tranquille, et cela suffit à la rendre bouleversante.

© David Rosemberg • Temple Nara
© David Rosemberg

Hakone, et ce que l'eau chaude déplace

© David Rosemberg

De Kyoto, avant de rejoindre Tokyo, la route bascule vers Hakone, et c’est l’une des meilleures décisions du voyage. Quelques heures de train suffisent pour quitter les temples et la ville. La vallée s’ouvre sur un autre Japon, celui des volcans et des forêts de cryptomères, et l’air change brutalement de texture.

On rejoint le musée en plein air depuis Hakone par un train local, et ces trajets sont un dépaysement à eux seuls. J’aimerais dire ici l’attention constante que les Japonais portent à leurs trains : des rames impeccables, toujours à l’heure, rythmées par une mécanique bien huilée sous des carrosseries parfois d’allure ancienne. On reste fasciné par la chorégraphie des contrôleurs et des conducteurs, les gestes précis, les coups de sifflet, cette rigueur répétée à chaque arrêt. Il y a là une fierté nationale qui se lit dans les moindres détails, et qui en dit long sur le pays avant même qu’on soit arrivé.

Le musée en plein air de Hakone déjoue tout ce qu’on croit savoir d’un musée. Un parc de plusieurs hectares où des sculptures monumentales dialoguent avec le relief et la végétation. J’y suis arrivé sous un soleil puissant qui, dès le matin, écrasait la lumière sur les pelouses et faisait vibrer le bronze des œuvres. On passe de l’ombre d’un bosquet à la pleine clarté d’une clairière, une sculpture surgit au détour d’un chemin, une autre se découpe à contre-jour sur les cimes, et c’est le relief lui-même, ses montées et ses creux, qui décide de ce que l’on voit et dans quel ordre. On avance sans itinéraire, on revient sur ses pas, on laisse le paysage composer à votre place.

Hakone est aussi la grande porte d’entrée des onsen, ces bains thermaux qui structurent la vie locale depuis des siècles. J’y ai fait un vrai choix de confort, le ryokan Yoshiike, dont le jardin, à lui seul, valait le détour, une composition de pierres, d’eau et de verdure d’une beauté qui apaise avant même le premier bain. Chambres spacieuses, service attentif, et des bains intérieurs comme extérieurs où l’eau sort de la roche brûlante et fume dans l’air frais du soir.

Manger à Hakone rompt aussi avec nos habitudes occidentales. Pour dîner, il faut arriver tôt : les quelques restaurants se remplissent vite, et avec ou sans réservation, on se met à table à 17h30. Autant dire que ce n’est pas mon rythme. Mais on se prend au jeu, ne serait-ce que pour se laisser le temps de digérer dans un bain chaud avant de s’endormir, paisiblement.

Je m’y suis glissé un soir de pluie fine, seul, à la nuit tombée. L’eau à quarante-deux degrés, la vapeur qui monte, le bruit de la pluie sur les pierres et pas un mot, pas un autre bruit. C’est le souvenir le plus fort que je rapporte du Japon, et paradoxalement le seul dont je n’ai aucune image, car on n’y entre pas avec un appareil.

L’usage des onsen a ses règles, et elles ne s’improvisent pas : on se lave assis, entièrement, avant d’entrer dans le bassin, on n’y porte aucun maillot, on n’y parle pas fort, on ne laisse pas sa serviette toucher l’eau. Ce ne sont pas des contraintes tatillonnes, ce sont les marqueurs d’une pratique qui dit quelque chose d’essentiel sur le rapport japonais au corps et à la communauté. La nudité collective, qui met tant d’Européens mal à l’aise, n’y est jamais un sujet, jamais un regard. On y entre étranger, un peu emprunté. On en sort différemment présent, réconcilié avec une simplicité qu’on avait oubliée.

© David Rosemberg

Ce qui est resté hors champ

Le Japon est sans doute le pays le plus photogénique que je connaisse. Pas seulement pour ses images évidentes, le temple, le Fuji, la lanterne rouge, mais pour cette manière qu’il a de soigner le cadre en permanence, comme si chaque devanture, chaque ruelle, chaque bol de nouilles avait été composé pour l’œil. On lève l’appareil vingt fois par jour, et vingt fois la scène tient debout toute seule.

Et pourtant, c’est là que j’ai le plus souvent renoncé à déclencher. C’est même, pour le photographe que je suis, la leçon la plus durable de ce voyage.

Le surtourisme a profondément changé le rapport des Japonais à l’appareil photo. Dans les quartiers les plus visités, à force d’être mitraillés du matin au soir par des inconnus, beaucoup ont développé une méfiance parfaitement compréhensible. On la sent immédiatement quand une présence dérange : un regard qui se détourne, une main qui remonte devant le visage, un pas de côté, une commerçante qui rentre discrètement à l’intérieur. Rien n’est jamais dit, jamais frontalement, mais tout est lisible pour qui accepte de regarder autre chose que son viseur.

Photographier des gens au Japon est donc devenu un exercice de subtilité et de respect permanent. Il faut sentir l’instant, deviner qui acceptera et qui refusera, saisir un geste sans le voler vraiment, parfois demander, souvent renoncer. Ce sont des images volées avec délicatesse, arrachées à la seconde qui précède la gêne, et c’est précisément cette contrainte qui sépare ceux qui savent faire de ceux qui se contentent d’appuyer. La difficulté révèle le photographe. Un pays qui se laisse prendre facilement n’exige aucun talent ; un pays qui se dérobe vous oblige à en avoir, ou à accepter de repartir sans l’image.

Alors j’ai beaucoup rangé l’appareil. Devant une femme âgée qui priait, seule, dans un temple de Nara, et dont le recueillement valait mieux que n’importe quel cliché. Dans les bains de Hakone, évidemment, où toute image est impossible et où c’est très bien ainsi. Dans un petit comptoir de Tokyo où ma seule présence créait déjà assez de flottement pour que je n’y ajoute pas un objectif. Ces images-là n’existent pas, et ce sont pourtant celles auxquelles je repense le plus souvent.

Le Japon m’a appris que le hors-champ fait pleinement partie de la photographie. Qu’une image qu’on choisit de ne pas prendre est parfois plus juste que celle qu’on ramène. Et qu’un pays, comme les jardins secs de Kyoto, ne se donne jamais entièrement à celui qui vient seulement le prendre.

© David Rosemberg • Jardin, hotel hakone
© David Rosemberg • Mont Fuji

Tokyo, quartier après quartier

© David Rosemberg

Tokyo est la dernière étape, et la plus vertigineuse. Pas une ville : une superposition de villages urbains qui coexistent sans jamais vraiment fusionner. Shibuya et son carrefour mythique, où des milliers de personnes traversent simultanément dans tous les sens sans qu’aucune se heurte. Yanaka, quartier de temples et d’ateliers d’artisans, avec ses ruelles qui semblent tenir à l’écart du siècle. Shimokitazawa, ses friperies et ses cafés de jazz. Daikanyama, ses librairies et ses architectures soignées. Chacun a son rythme, sa lumière, presque sa langue.

C’est à Tokyo, aussi, que j’ai rencontré la seule vraie résistance du voyage, et je ne l’avais pas anticipée. En cherchant les adresses les plus authentiques, ces comptoirs minuscules où l’on ne croise que des habitués, où aucun menu n’est traduit et où le patron cuisine à un mètre de vous, j’ai parfois senti que ma présence dérangeait. Rien d’hostile, jamais. Une réserve, plutôt. Un silence qui se prolonge un peu trop, un regard qui évite le vôtre, une hésitation avant qu’on vous fasse une place. On comprend vite qu’une partie de la population entretient un rapport prudent à l’étranger, surtout dans ces lieux qui ne vivent pas du tourisme et n’ont aucune raison de s’y adapter. Je me garde d’en faire une généralité, tant la courtoisie japonaise m’a partout ailleurs désarmé, mais il serait malhonnête de passer ces moments sous silence : on s’y sent toléré plus qu’accueilli, et dans ces cas-là, on ne force pas. On boit son verre, on paie, on remercie, et on choisit de revenir un autre soir ou de passer son chemin.

Pour comprendre comment cette ville tentaculaire s’est construite, je suis allé au musée Edo-Tokyo, à Ryogoku, le quartier du sumo. Il venait tout juste de rouvrir après quatre ans de rénovation, et j’ai eu la chance de le découvrir flambant neuf, à peine deux semaines après sa réouverture, quand les files des premiers jours étaient déjà retombées. On y parcourt l’histoire de la ville depuis l’époque d’Edo jusqu’à aujourd’hui, à travers des maquettes et des miniatures d’une précision folle qui reconstituent la cité féodale rue par rue, pont par pont. Le quartier se visite d’ailleurs très tôt le matin, à l’heure du keiko, l’entraînement quotidien que certaines écuries acceptent d’ouvrir à quelques visiteurs.

Ce qui m’a le plus marqué n’est pas l’objet, c’est le regard. La manière dont les Japonais racontent leur propre histoire, y compris ses pages les plus sombres, comme les bombardements qui ont détruit une partie immense de Tokyo en 1945. Traité dans la section consacrée au vingtième siècle, ce chapitre m’a saisi précisément parce qu’on l’observe d’un point que l’on n’a presque jamais l’occasion d’occuper. Quand on vient d’Europe, on connaît la Seconde Guerre mondiale par son versant occidental. La voir racontée d’ici, depuis l’autre bout du monde, par ceux qui l’ont vécue de leur côté du globe, décale tout. Ce n’est pas la même guerre, ce n’est pas le même récit, et ce décalage, ce nouveau regard, valait à lui seul le déplacement. J’y ai fait quelques photographies, discrètement, comme partout ailleurs.

Tokyo se vit à pied, quartier par quartier, sans itinéraire fixe. L’erreur serait d’essayer d’en faire le tour. La bonne approche est d’en choisir deux ou trois, d’y revenir plusieurs fois, d’y manger au même endroit deux soirs de suite. La deuxième fois, on vous reconnaît. La troisième, on vous sert presque sans que vous ayez à demander, et cette réserve qui m’avait un peu déstabilisé les premiers soirs finit par céder d’elle-même, remplacée par une familiarité discrète qui vaut tous les grands sourires. C’est peut-être ça, apprivoiser Tokyo : accepter d’y être d’abord un inconnu, et laisser le temps faire le reste.

Et quand on en repart, dans le Narita Express qui file vers l’aéroport à travers la banlieue interminable, on fait le même calcul que tous ceux qui sont passés avant : combien de temps avant d’y retourner ? Le Japon ne me paraît pas moins complexe qu’à l’arrivée. Ses codes, ses silences, sa façon de tenir l’étranger à distance polie, je ne prétends pas les avoir percés en trois semaines. Mais il a cessé de m’intimider. C’est peut-être la seule chose que ce premier voyage aura vraiment déplacée en moi, et elle suffit largement à donner envie du deuxième.

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